FOPAME : à Bamako, les médias africains en quête de souveraineté narrative

De la Charte du Kurukan Fuga aux défis posés par l’intelligence artificielle, la première édition du Forum panafricain des médias (FOPAME) a ouvert mercredi à Bamako une réflexion ambitieuse sur l’avenir de l’information en Afrique. Au cœur des débats : la capacité du continent à produire, diffuser et maîtriser son propre récit dans un environnement numérique dominé par les grandes plateformes mondiales.

Dans un continent où les débats sur la souveraineté occupent désormais une place centrale dans les sphères politiques, économiques et sécuritaires, les médias entendent eux aussi faire entendre leur voix.

Dans la capitale malienne, héritière d’une longue tradition de circulation du savoir qui rayonnait jadis depuis Tombouctou jusqu’aux grands centres intellectuels du continent, la première édition du Forum panafricain des médias (FOPAME) a donné le ton dès sa cérémonie inaugurale. Plus qu’une simple rencontre professionnelle réunissant journalistes, responsables de médias, universitaires et experts venus de plusieurs pays africains, le rendez-vous bamakois s’est imposé comme une plateforme de réflexion sur l’une des grandes batailles contemporaines : celle du récit.

Derrière les discussions consacrées au numérique, à l’intelligence artificielle ou aux modèles économiques des médias, une interrogation a traversé l’ensemble des interventions : qui raconte aujourd’hui l’Afrique ?

« Qui raconte l’Afrique ? Et surtout, comment faire en sorte que les Africains deviennent les premiers narrateurs de leur propre histoire ? », a lancé Bandiougou Dante, président de la Maison de la presse du Mali et coordinateur général du forum.

Pour lui, l’enjeu dépasse largement la seule pratique journalistique. Dans un monde marqué par l’accélération des flux d’information, l’Afrique doit pouvoir produire ses propres représentations, valoriser ses réalités et porter sa voix sans dépendre systématiquement de regards extérieurs.

« Aujourd’hui, l’image de l’Afrique continue trop souvent d’être racontée par d’autres. Nos crises sont amplifiées, nos réussites minimisées, nos réalités simplifiées », a-t-il affirmé devant les participants.

Cette volonté de réappropriation du récit africain constitue d’ailleurs le fil conducteur du FOPAME, placé sous le signe du renforcement des liens entre les médias du continent.
Du Mandé aux défis du numérique

Le président de la commission d’organisation du forum, Salif Sanogo, a choisi une approche originale pour camper l’esprit de la rencontre.

Refusant le discours conventionnel, il a préféré raconter une histoire. Une histoire qui commence en 1236 avec la Charte du Kurukan Fuga, texte fondateur de l’Empire du Mali proclamé après la victoire de Soundiata Keïta.

À travers cette référence historique, il a voulu rappeler que l’Afrique possède une tradition ancienne de transmission du savoir, de circulation de l’information et de production de récits.

« Les journalistes sont les historiens du présent. Les maîtres de la parole que sont les griots l’ont pourtant été avant eux », a-t-il souligné.

Pour Salif Sanogo, le combat contemporain des médias africains s’inscrit dans cette continuité historique. Face à la multiplication des flux informationnels mondiaux, les professionnels du continent sont appelés à reprendre l’initiative. « C’est à nous de raconter nos histoires. C’est à nous aussi de relater les actualités nous touchant », a-t-il indiqué.

Cette conviction rejoint les préoccupations exprimées par de nombreux acteurs des médias africains confrontés à la domination croissante des grandes plateformes numériques et à l’influence de récits produits hors du continent.

L’information, nouvel enjeu stratégique

La conférence inaugurale de Martin Faye, journaliste et expert sénégalais reconnu des médias en contexte de crise, a apporté une dimension particulièrement stratégique aux débats.

Son intervention a mis en lumière les mutations profondes qui bouleversent aujourd’hui le paysage médiatique africain. Selon lui, la révolution numérique a définitivement mis fin au modèle traditionnel de circulation de l’information. « Le journaliste n’est plus le seul porteur de la nouvelle. Il doit en devenir le vérificateur », a-t-il expliqué.

Dans un univers dominé par les réseaux sociaux, la circulation instantanée des contenus et l’explosion des formats numériques, la valeur du journaliste réside désormais moins dans la diffusion que dans la vérification, l’analyse et la contextualisation.
Mais l’analyse de Martin Faye va plus loin. À ses yeux, les médias africains sont confrontés à une nouvelle forme de dépendance. « Aujourd’hui, la plupart des médias africains sont des locataires précaires sur les terres des GAFAM », a-t-il averti. Google, Meta, Amazon, Apple ou Microsoft contrôlent une part considérable des infrastructures numériques, des flux publicitaires et des mécanismes de visibilité des contenus. « Nos médias ne sont pas propriétaires de leur maison. Ils sont locataires chez les GAFAM », a-t-il insisté.

Cette dépendance algorithmique représente, selon lui, une menace directe pour l’autonomie des médias du continent. « Posséder son canal de diffusion, c’est posséder sa liberté de parole », a résumé l’expert sénégalais.

Au-delà des questions technologiques, Martin Faye a également développé une réflexion approfondie sur la souveraineté narrative. « La souveraineté narrative, ce n’est pas seulement parler de nous, c’est parler à partir de nous », a-t-il déclaré.

Pour lui, les médias africains doivent définir leurs propres priorités éditoriales plutôt que de reproduire des hiérarchies de l’information imposées de l’extérieur.

« Tant que nous n’aurons pas confiance en nos propres témoins, nous serons les spectateurs de notre histoire racontée par d’autres », a-t-il prévenu.

La bataille du récit, nouveau front de souveraineté

Présidant la cérémonie d’ouverture, le Premier ministre malien Abdoulaye Maïga a replacé ces réflexions dans un contexte plus large, marqué par les transformations géopolitiques et sécuritaires que connaît le continent.

Pour lui, la souveraineté informationnelle constitue désormais un enjeu stratégique majeur pour les États africains. « La souveraineté informationnelle apparaît comme un pilier essentiel de la souveraineté des États », a-t-il affirmé.

Cette question revêt une importance particulière pour les pays du Sahel confrontés à des défis sécuritaires complexes et à une intense bataille informationnelle. « Le conflit contemporain ne se joue plus uniquement sur les terrains militaires. Il se joue également dans le champ médiatique, numérique et informationnel », a-t-il souligné.
Dans ce contexte, les médias sont appelés à jouer un rôle déterminant dans la cohésion sociale, la lutte contre la désinformation et le renforcement de la résilience des sociétés.

Le chef du gouvernement malien a également insisté sur les opportunités offertes par l’intelligence artificielle, notamment en matière de vérification des faits, de traduction, d’analyse des données et de production de contenus. « L’Afrique ne doit pas subir cette évolution technologique. Elle doit devenir un acteur à part entière », a-t-il déclaré.

L’ambition d’une voix africaine plus forte

Au fil des interventions, un constat s’est imposé : les défis auxquels font face les médias africains dépassent largement les frontières nationales. Formation, viabilité économique, lutte contre la désinformation, régulation, intelligence artificielle, sécurité des journalistes ou encore indépendance éditoriale constituent autant de problématiques communes qui nécessitent des réponses collectives. C’est précisément l’ambition affichée par cette première édition du FOPAME.

Pendant quatre jours, les participants tenteront d’identifier des pistes concrètes pour renforcer la coopération entre médias africains, mutualiser les ressources, développer les compétences et favoriser une meilleure circulation des contenus produits sur le continent.

Les travaux doivent déboucher sur l’adoption d’un « Appel de Bamako », présenté comme un texte de référence destiné à porter la vision des professionnels africains des médias sur les grands enjeux contemporains de l’information.

À travers cette initiative, Bamako entend inscrire durablement son nom dans la réflexion africaine sur l’avenir des médias. Une ambition résumée par Abdoulaye Maïga en une formule qui a résonné tout au long de cette journée inaugurale : « Une Afrique qui maîtrise son récit est une Afrique qui pèse davantage dans le monde ».

La Paix

Source : Hespress

par La paix